dimanche 26 février 2012

LE "VÉRITOMÈTRE ", DÉTECTEUR DE MENSONGES DE LA PRÉSIDENTIELLE

Il est l’une des inventions très spéciales des journalistes web cette année dans le cadre de l’élection présidentielle française. Le Véritomètre a été lancé il y a dix jours par Owni.fr et I-télé, et il n’en finit pas de faire le buzz sur la toile. Son principe assez répendu dans la presse anglo-saxonne est très simple : il décortique dans les moindres détails les discours des six principaux candidats à la présidentielle, et vérifie chaque déclaration et chaque chiffre avancé, grâce à une base de données statistiques spécialement créée. Le tout pour démontrer si ce qu’annonce le candidat est crédible, ou non.

Page d'accueil du Véritomètre au 26 février 2012
Un condensé de nouvelles pratiques journalistiques
Cette initiative, au-delà de ce qu’elle permet, crystallise les nouvelles tendances en journalisme qui se développent actuellement. Le data-journalisme, principe même du Véritomètre, en est une. Cette pratique qui se normalise désormais dans le métier consiste à extraire et analyser des données chiffrées, afin de les rendre accessibles à chaque citoyen. Le citoyen justement est au centre de l’attention des concepteurs. En effet, ces derniers ne proposent pas uniquement de vérifier eux-même les chiffres annoncés par les candidats, ils mettent aussi à disposition des internautes des données statistiques (graphiques, tableaux, etc.), délivrées en grande partie par l’Insee et Eurostat, afin qu’ils puissent faire ce travail dans une démarche d'investigation personnelle. Pour Fabrice Angotti, rédacteur en chef de I-télé, le Véritomètre « donne la possibilité au citoyen de faire sa propre vérification. En temps réel quand on est devant notre télévision à écouter Nicolas Sarkozy ou François Hollande, et que ces candidats martèlent des chiffres, on a la possibilité d’aller enfin voir de manière assez simple si ce qu’ils disent est vrai ou pas ».

« Déshabiller les candidats de leur armure de chiffres »
Cette petite phrase est signée Sylvain Lapis, journaliste politique d’Owni.fr, et co-concepteur du Véritomètre. Pour lui, il s'agit de voir « ce que les candidats ont à proposer en terme de politique, de vrai programme, de projet de société », en vérifiant si l'utilisation des chiffres se fait de manière exacte et au service du discours et du programme, ou au contraire à des fins de mensonges aux citoyens. Alors comment fonctionne cet outil? Petit travail pratique : 

Nous sommes aujourd’hui le dimanche 26 février, et le Véritomètre a actualisé à minuit son classement des candidats sur la base de la crédibilité de leurs propos.

Classement de crédibilité des 6 principaux candidats à la présidentielle au 26 février 2012
Jean-Luc Mélanchon est en tête du classement de crédibilité. Cela signifie simplement que durant ses interventions, le candidat du Front de Gauche est celui qui utilise le plus souvent des données exactes. A l’inverse Marine Le Pen ment près d'une fois sur trois lorsqu'elle donne des informations chiffrées. Pour en arriver à cette conclusion, Owni.fr a vérifié les différents chiffres avancés depuis le début de la campagne par les candidats durant leurs discours, en les confrontant avec ceux présents dans la base des données du site.

5 thèmes majeurs du débat de l'élection présidentielle


Evidemment, le Véritomètre ne prétend pas à l’exhaustivité de ses statistiques, il arrive ainsi que certaines interventions médiatiques ne permettent aucune vérification. Mais le point fort du site reste l’organisation en arborescence, qui donne à chaque internaute la possibilité de retrouver aisément des chiffres souvent repris par les candidats, comme par exemple l'évolution de la dette publique en France depuis 2000 :




Evolution de la dette publique française depuis 2000, accessible sur le Véritomètre
Prenons l'exemple des chiffres avancés par François Hollande. Avec 66,7% de moyenne, il est le deuxième candidat jugé le plus crédible dans ses interventions derrière Jean-Luc Mélanchon, et assez loin devant son principal rival Nicolas Sarkozy, qui obtient 51,9% de crédibilité. Le dernier grand meeting de François Hollande à Rouen le week-end dernier a été passé au crible et crédité de 70% de crédibilité. Ci-dessous quelques exemples de vérifications des chiffres annoncés par le candidat socialiste ce jour là.

Évaluation de citations du discours de François Hollande du 15 février 2012

Avec cette image, on se rend compte pour finir, que le site peut aussi mettre en avant l’imprécision des propos. Ceci constitue un avantage, quand on connait la tendance qu’ont les politiciens à exagérer certains chiffres en les surestimant.

En direct ou en différé, le véritomètre sert donc de détecteur de mensonges aux citoyens. Plus encore, ce concept de "fact-checking" est un outil démocratique qui permet de voir de façon extrèmement concrète, même si le site n’est pas exhaustif au niveau des statistiques fournies, quel candidat sort du lot en matière de crédibilité de ses propos. 

mercredi 22 février 2012

LE GUARDIAN LANCE NEWSDESK LIVE : UN PAS DE PLUS VERS LE JOURNALISME PARTICIPATIF


Alors que « Horizons médiatiques » vous présentait dans un dossier paru le mois dernier les initiatives du « Guardian 2.0 », sensées permettre au journal de faire face à la crise de la presse, le quotidien britannique a lancé le 30 janvier dernier Newsdesk Live. Son objectif : franchir une nouvelle étape dans la participation des lecteurs à la conception du journal.

La suite logique de la Newslist
Après s’être lancé dans le Datajournalisme, après avoir créé son application Facebook et Ipad, et après avoir donné naissance au Tagbot, le robot Twitter, le Guardian a franchi un pas supplémentaire dans l’innovation journalistique et le journalisme participatif, dont il se fait le pionnier. Newsdesk Live est donc le nouveau bijou du journal britannique, venant dans la continuité de la Newslist présentée au sein du dossier cité précédemment.

Open Newslist du 22 Février 2012

Pour rappel, cette Newslist permet à chaque internaute d’accéder librement aux différents sujets à venir, traités par la rédaction du Guardian. Cet agenda ouvert à tous, présenté sous la forme de tableur et intégré par Google Doc est une sorte de document de travail partagé, dans lequel sont listés les sujets du jour et le journaliste en charge. Les lecteurs sont alors invités, par l’intermédiaire du hashtag #opennews sur Twitter, à prendre part au travail de la rédaction. L’internaute peut ainsi apporter ses suggestions, ses témoignages, ses contradictions.

Newsdesk Live va encore plus loin
Pour compléter cet outil qui n'est pas sans failles, le Guardian a donc conçu le blog Newsdesk Live, mis en place le 30 janvier dernier. 

Sur la page d’accueil du site se trouve le petit encart ci-contre. Pour les non anglophones, une traduction s’impose : « Chaque jour sur Newsdesk Live, l'équipe de la rédaction du Guardian vous apportera les nouvelles que nous avons recensées, vous expliquera comment nous les avons sélectionnées, et vous demandera de vous impliquer. Envoyez-nous vos idées, vos témoignages et expériences pour aider à façonner notre couverture ».

Le message est clair, les lecteurs sont invités à participer à la fabrication du journal. En ce 22 février, les deux sujets principaux étaient le verdict en appel concernant la possibilité des manifestants anticapitalistes à poursuivre ou non leur mouvement devant la cathédrale Saint Paul  de Londres, ainsi que les problèmes au sein de la compagnie de travail A4E. Les sujets sont ainsi recensés dans ce tableau.



Tableau des sujets du 22 Février 2012

On constate ici que chaque sujet est accompagné du journaliste qui le traite, afin que l'internaute puisse échanger avec lui via Twitter. Mais la principale révolution de Newsdesk Live par rapport à la Newslist, c'est que l’internaute n’est pas obligé de se limiter à Twitter et donc aux 140 caractères d’un tweet. Il peut désormais contacter le journaliste par mail. De plus afin de rendre compte de l'avancée des articles et de certaines correspondances internaute/journaliste, un fil interactif animé par Polly Curtis, figure clé du journalisme participatif au Guardian, a été créé. Ce fil a donc pour vocation de former une sorte de « brain-storming ». On se rend malgré tout compte qu'en dépit des intentions de mêler les commentaires des internautes et des journalistes, ces derniers sont largement sur-représentés. 


Vers une généralisation de ces outils?
Les médias l'ont bien compris, les internautes veulent, en plus de suivre en temps réel et de chez eux l'actualité, être impliqué dans le processus de fabrication de l'information. Certaines plateformes offrent la possibilité de se muer en journaliste amateur, c'est notamment le cas du Post en France. D'autres comme le Guardian avec Newsdesk Live permettent de tenter l'expérience de la conférence de rédaction ouverte. Cette collaboration a différents degrés d'implication. Par exemple en Suède, le quotidien régional Norran a mis en place un live chat permettant aux lecteurs de discuter en temps réel avec la rédaction sur les idées de sujets. Rue 89 en France propose une conférence de rédaction les jeudi à 9h retranscrite en chat par des journalistes, offrant la possibilité de réagir. Ces démarches permettent cependant davantage une immersion plutôt qu'une réelle interaction. Elles assouvissent toutefois le besoin de proximité des internautes avec les médias.

vendredi 10 février 2012

LA STRATÉGIE PAYANTE DU LEADER DE LA TÉLÉVISION POLONAISE

TVN est devenu en 15 ans le groupe de télévision privé le plus puissant en Pologne. Leader de la télévision gratuite et à péage, détenteur de onet.pl, le deuxième portail web du pays après Google, TVN est considéré comme « la marque la plus prestigieuse et la plus chère dans le secteur des médias » par le quotidien national Rzeczpospolita. Le groupe Canal+ a même récemment décidé d'y investir. Focus sur l'expansion fulgurante de TVN.

En lançant la chaine TVN le 3 octobre 1997, le groupe du même nom a mis en marche une machine qui en l'espace de 15 ans est devenue la chaine de télévision la plus regardée en Pologne. Afin d'écraser sa principale concurrente "Telewizja Polska", TVN a pris le parti d'acquérir une position très forte sur le segment stratégique des 25 – 50 ans. Divertissements, grand spectacle, télé-réalité, adaptation d’émissions à succès venues de l'étranger comme "Qui veut gagner des millions" ou "Big Brother" : autant de programmes liés à la volonté de la chaine d'attirer cette population pour réaliser les meilleures audiences.

Une large gamme de chaines thématiques
En plus de TVN, le groupe a développé une offre de chaines thématiques. C'est ainsi que voit le jour en 2001 TVN 24, devenue aujourd'hui la première chaine d'information en continue du pays. En 2002, TVN poursuit son expansion en rachetant à l’allemand Bertelsmann la chaine RTL7 qu’elle rebaptise TVN 7. Elle modernise alors la programmation en misant sur deux axes principaux : le cinéma et les séries. En 2003 le groupe lance TVN Météo, TVN Turbo (sports mécaniques), puis TVN Style (mode) en 2004.

L’année 2004 marque également l'ouverture sur l’extérieur du groupe, qui décide de lancer iTVN, une version dédiée à l'international qui reprend les meilleurs programme des différentes chaines. Elle est disponible sur la plupart des opérateurs du câble et du satellite aux Etats Unis et en Europe de l'Ouest. 

A la pointe de l'innovation
Depuis 2006 TVN a fait de l'innovation son principal atout. Le groupe s'est rapidement positionné sur le secteur de la télévision numérique gratuite et à péage en lançant ses deux bouquets satellites Telewizja N et Telewizja na karte (TNK).

- Lancé en 2006, Telewizja N se veut être le "bouquet de l'innovation technologique et des exclusivités" en proposant un grand nombre de chaines en haute définition, un bouquet de web-radio, un service VOD (vidéo à la demande), et surtout une programmation spécifique avec plusieurs chaines produites en interne : Wojna i Pokój (documentaires historiques), nSport HD, nFilm HD 1 et 2 par exemple.
- Lancé en 2008, TNK est le premier bouquet satellite du genre en Pologne. Directement inspiré des offres prépayées de téléphonie mobile, il permet d’accéder sans abonnement et en illimité à certaines chaines en HD, tandis que les autres nécessitent un  paiement par le biais de la carte prépayée.

Se développer sur Internet et étendre son accessibilité grâce à la VOD
TVN occupe surtout une position dominante sur le Web : en 2006, le groupe décide de racheter l’intégralité des parts de la société Onet.pl, qui exploite le portail Internet du même nom.

Onet.pl est le portail Web le plus consulté en Pologne après Google avec 12,188 millions d’utilisateurs en septembre 2011 selon le Megapanel PBI Gemius. Désormais, tous les sites internet des émissions et des présentateurs du groupe TVN sont hébergés par Onet, tout comme la web TV et le portail de VOD. De même, le site Plejada.pl lancé par en 2009 sous le prétexte d'un site d'information "People", permet au groupe de se doter d'une plateforme vidéo pour assurer la promotion de ses programmes TV, par le biais d'extraits d'émissions, bandes annonces, etc.

Le développement d'une offre de contenu vidéo sur le modèle de la VOD représente ainsi un axe de développement majeur pour TVN.
La plateforme TVN  player en est l'aboutissement : comparable à Pluzz lancé par France Télévisions, elle permet aux internautes d’accéder à l’ensemble du catalogue de programmes produits par TVN, comme les séries à succès ou les dernières émissions diffusées à l'antenne. Le tout étant entièrement financé par la publicité, donc gratuit pour l'internaute.

Le "relais de croissance" de Canal+
En août dernier, l’actionnaire principal Grupa ITI a annoncé son intention de céder TVN en évoquant "de nouvelles opportunités stratégiques". Début novembre, l'actionnaire annonce l'ouverture de négociations exclusives avec Canal+/Vivendi, déjà détenteur en Pologne du bouquet satellite Cyfra+. C'est le 19 décembre dernier que l'accord entre le groupe les deux groupes a été signé.

L'objet de cet accord : la fusion des bouquets de chaînes payantes Cyfra+ et Telewizja N. Canal+ devient ainsi l'actionnaire majoritaire du nouveau bouquet payant avec 51% des parts. Pour Bertrand Meheut, PDG du groupe "La croissance en France est plus limitée, il est donc naturel d'aller chercher des relais de croissance à l'étranger". Un relais de croissance à fort potentiel, qui permettra à Canal+ de réaliser 30% de son chiffre d'affaire à l'étranger, contre 25% aujourd'hui.

vendredi 3 février 2012

LES JOURNALISTES EN PLEINE QUÊTE IDENTITAIRE

Ce jeudi 2 février, l’Université Catholique de Louvain la Neuve (Belgique), a présenté comme chaque année ses trois docteurs Honoris Causa 2012. Parmi les lauréats figure Daniel Cornu. L’ancien journaliste suisse de 72 ans a livré dans les colonnes du Soir sa vision de l'identité, du rôle et des défis qui attendent les journalistes à l'heure des nouvelles technologies. L'occasion pour moi de m'entretenir en parallèle avec Benoit Grévisse, directeur de l’École de Journalisme de Louvain et parrain de Daniel Cornu le temps de cette cérémonie. Décryptage.

« Tous connectés… un levier pour la démocratie ? » 

Revenons tout d'abord sur le thème qui a été choisi par l'UCL pour la remise de ces doctorats. L'université s’est penché cette année sur le lien entre les nouvelles technologies et le débat démocratique. Ainsi, pour échanger sur les apports d’Internet, mais aussi sur ses failles et les défis qu’il reste à accomplir, l’université a désigné trois personnalités, ayant des rapports différents avec les nouvelles technologies.

- Salil Shetty pour Amnesty International : La plus grande organisation de bénévoles au monde a été honorée à travers son secrétaire général. Elle utilise les réseaux sociaux pour mettre en relation ses 3 millions de membres et sympathisants, et donner de l’ampleur à ses actions.

- Solange Lusiku, journaliste en Afrique : Elle est la rédactrice en chef du « Souverain », l’unique journal d’opposition publié à Bukavu, dans l’Est du pays, et lutte pour l’indépendance de la presse : « Nous journalistes, on ne se laisse pas inféoder par des idéologies politiques. (…) on est là pour voir ce qui se passe, pour analyser, pour donner son opinion, pour écrire, pour informer » a-t-elle déclaré après la remise de son prix. Elle milite également pour permettre l’accessibilité d’internet à tous dans sa région, rendue impossible par la grande pauvreté des habitants.

- Enfin, Daniel Cornu, ancien journaliste : Âgé de 72 ans, il a notamment été rédacteur en chef de la «Tribune de Genève», enseignant dans les universités de Genève, Neuchâtel et Zurich, vice-président du Conseil suisse de la Presse. Il est aujourd'hui médiateur de presse. C’est précisément sur cet homme que nous allons nous attarder.

« S’inquiéter du désordre »

Daniel Cornu reconnait qu’Internet est un plus pour la démocratie car il permet à toute personne, tout citoyen d’exprimer son opinion et donner des informations sans passer par un média traditionnel : « C’est une révolution. (…) On le mesure chez nous, dans nos vieilles démocraties occidentales, mais on le mesure évidemment encore plus là où il n’y a pas de démocratie ». Il regrette cependant le fait qu’ « un certain nombre de personnes ont tendance à le faire d’une façon libre et libertaire, ce qui conduit à créer du désordre, notamment par rapport aux institutions ou à d’autres personnes ».

Si l’UCL a choisi de le récompenser, c’est pour son ouvrage « Journalisme et vérités », qualifié comme la référence en matière d’étude sur l’éthique et la déontologie de l’information. Benoit Grévisse explique que Daniel Cornu a mis en place dans ce livre un cadre théorique reconnu scientifiquement, qui se base sur la réalité de l’évolution des pratiques de l’information : « sa pensée permet de voir les enjeux de responsabilité sociale des médias d’information dans le cadre des nouvelles technologies. Or on sait à quel point ces nouvelles technologies  remettent à l’avant plan la question de l’identité journalistique ». 

 « Menacés, les journalistes doivent mettre leurs pratiques et leurs valeurs en avant »

Dans une interview accordée au quotidien belge Le Soir, Daniel Cornu est longtemps revenu sur sa vision du journalisme, et surtout la manière dont la profession doit procéder pour affirmer son identité et sa crédibilité. Son leitmotiv : l’éthique. 

Il a pris soin d’exprimer son opposition à l’appellation « journalisme citoyen ». Pour lui, ceux qui s’expriment sur le net, sur les forums des journaux en ligne ou sur les médias collaboratifs ont toute la légitimité pour participer au débat public. Mais ils ne sont en aucun cas des journalistes. « Ils n’en appliquent pas les pratiques. (…) Un journaliste se doit d’identifier la source d’une information, il doit la recouper par au moins une autre source indépendante de la première. L’internaute qui envoi ce genre de contenu n’est pas tenu à ce genre de précautions. ». Le journaliste se doit donc d’affirmer sa différence en triant, en donnant un sens à l’information. Plus globalement, les nouvelles technologies doivent pousser la profession à réfléchir sur la manière d’avoir une plus-value informationnelle.

« Être un accro du tweet, ce n'est pas ça qui fera la différence »

Nous sommes encore dans une période d’apprentissage de ces nouvelles technologies. Twitter en est l’exemple criant : le réseau social est devenu un outil d’information en tant que tel, mais pour Benoit Grévisse, ce n'est pas la bonne direction pour le journalisme : « Maitriser les technologies, être un accro du tweet, ce n’est pas ça qui fera la différence entre un journaliste et le grand n’importe quoi sur le net plus tard. Ce qui fera la différence c’est que le journaliste apporte une plus-value, fasse des sujets bétonnés par les sources et montre au lecteur son regard sur le monde ».  Avant d’ajouter « La déontologie c’est réfléchir sur ce qu’est est un journaliste dans la société aujourd'hui, et sur ce qui a un intérêt intellectuel à présenter au public ». La réflexion identitaire et éthique apparait donc plus importante encore que l’appropriation des techniques modernes.

« La force des journalistes, c’est leur déontologie »

Recouper les sources, trier et sélectionner l'information, la remettre dans son contexte, là est la mission première du journaliste. Et c'est justement en proposant une information triée et pertinente que la profession obtiendra la plus-value attendue : « Certains pratiquent cette profession de façon plus sauvage que d’autres. (…) La presse doit en permanence prolonger sa réflexion déontologique. C’est vital pour elle. Ce qui est intéressant avec Internet, c’est que cela oblige les journalistes à se remettre en question, à veiller plus que jamais à la traçabilité de ses sources (…) et à ne pas relayer certaines informations, aussi. » précise Daniel Cornu.

Alors que la réflexion sur le modèle économique des médias, et notamment de la presse écrite bat son plein, il demeure capital pour la profession de ne pas négliger non plus ces réflexions identitaires et déontologiques.

dimanche 29 janvier 2012

AU TEMPS OU LA PRESSE BRUXELLAIT : UNE EXPOSITION QUI AGITE LA MEMOIRE

Alors que les pratiques des journalistes évoluent sans cesse sous l'impulsion des technologies, et que la presse papier est en déclin, il est bon de se replonger dans l'époque où elle vivait son age d'or. C'est avec nostalgie qu'une vingtaine d'anciens journalistes ont remonté le temps, 60 ans en arrière, et mis sur pied une exposition sur ce thème en plein centre de Bruxelles, à la Maison du Folklore et des Traditions. L'occasion de rencontrer son organisateur Eric Demarbaix pour avoir le point de vue d'un ancien journaliste sur l'évolution de la profession.

"C'était au temps où la presse Bruxellait" est une allusion volontaire à la chanson "Bruxelles" de l’icône belge Jacques Brel. Avec ce néologisme l'artiste a  traduit la singularité de cette ville chargée d'histoire. Lui se rappelait du temps où Bruxelles chantait, rêvait et "bruxellait", les créateurs de l'exposition se rappellent de leur côté le temps pas si lointain où la presse faisait parti de nos patrimoines et vivait son age d'or. Un temps où acheter son journal dans un kiosque était un geste sacré. Un temps aussi où la ville vivait au rythme de la presse.  Dans cette exposition ouverte depuis jeudi dernier pour deux mois, Unes d'époque, journaux satiriques, photos de kiosques, plaques publicitaires et autres objets insolites cohabitent pour permettre aux visiteurs d'effectuer un surprenant voyage dans le temps. 

Un contact social perdu
Faire voyager dans le temps implique forcément de la nostalgie et des regrets, notamment en comparant avec les tendances actuelles. Eric Demarbaix,  l'organisateur de l'exposition se souvient :

"A Bruxelles, il y avait non pas un seul pôle de presse comme à Londres, mais trois quartiers très vivants à ce niveau. Boulevard Jacqmain, rues Persil et Marais, rue Royale, tous ces points du centre de Bruxelles était envahis de kiosques à journaux, de cortèges de camions chargés de la presse bruxelloise. Quand on passait en tram devant le journal Le Soir, on pouvait même voir de l’extérieur du bâtiment les rotatives fonctionner et les gens travailler. Ça donnait une vie au quartier, et tout cela est en train de disparaitre."

Moins de kiosques à journaux, une tendance accrue à l'abonnement, autant d'éléments qui dénaturent le contact qui existait entre le lecteur et son éditeur. A l'époque c'était un contact socio-économique, aujourd'hui il est de moins en moins social. "Avant, une grosse partie des lecteurs allaient chez l’éditeur acheter leur journal. Personnellement j’ai un diffuseur de presse a coté de chez moi, donc je continue à m'y rendre et je refuse de m'abonner pour le recevoir chez moi. Mais cette tendance est loin d'être majoritaire". 

Le journaliste n'est plus un spécialiste
Concernant l'exercice du métier de journaliste, Eric Demarbaix ne rejette pas les nouvelles technologies, précisant même qu'il s'en sert chaque jour pour s'informer. Mais il explique que les nouveaux journalistes, face à la nécessité de produire plus d'articles en un moindre temps, savent traiter les grands sujets. Mais ils perdent leur valeur ajoutée induite par une spécialisation dans un domaine. "Dans les années 60, les journalistes étaient spécialisés sur l'actualité régionale, nationale ou internationale. Aujourd'hui, ils sont généralistes, et cela pose problème. Ils sont moins spécialisés, moins compétents dans certains domaines, doivent produire plus et n'ont pas le temps de vérifier leurs sources. Plusieurs fois j'ai lu des articles sur Bruxelles qui m'ont fait faire des bonds".

Au delà de son côté artistique et visuel, cette exposition pose donc une question sous-jacente concernant l'évolution du métier de journaliste, et sur la façon de s'adresser au lectorat. Ce métier qui a un rôle social primordial doit évidemment se réinventer, mais se rappeler de ses racines ne peut que lui être bénéfique.

dimanche 22 janvier 2012

INFORMER AUTREMENT : LE DEFI DU WEB-DOCUMENTAIRE

Le bonheur brut, Prison Valley, Thanatorama… tous ces noms sont ceux de web-documentaires. D'un esthétisme nouveau, mélangeant la vidéo, l’audio et l’écrit, favorisant la lecture interactive, le genre n’est apparu qu’à la fin de l’année 2010 en Belgique. C’est « Le bonheur brut », mis en ligne par le journal Le Soir qui en a été le précurseur.  Focus sur un genre novateur d’écriture journalistique. 

Nous sommes le 15 décembre 2010 : le journal Le Soir met en ligne sur son site internet une production journalistique d’un nouveau genre, un web-documentaire (webdoc). Celui-ci est l’œuvre d’Arnaud Grégoire, journaliste internet et spécialiste des matières socio-économiques. Son  nom : Le bonheur brut. Son concept : expliquer la complexité des indices de développement économiques.

Interactif et ludique 
Le web-documentaire est par définition un documentaire dont la conception et la réalisation sont faites pour une diffusion sur le Web. Il est  basé sur un schéma cinématographique : "exposition, développement, conclusion", ce qui le distingue d’un site internet classique.

Grâce à ces sites, une nouvelle forme d’écriture journalistique se développe. En effet pour le journaliste belge Patric Jean, écrire un webdoc : «c’est imaginer un scénario qui sort de la linéarité traditionnelle d’un reportage ou d’un documentaire. Avec ces supports, on n’est plus contraint de partir d’un point A pour arriver à un point B». Le webdoc est donc scénarisé, mais laisse au visiteur la possibilité de ne pas suivre cette trame. C’est à travers cette singularité là qu'il trouve son sens et son intérêt novateur. Pour comprendre le sujet et les points de vue proposés par le concepteur, le lecteur peut naviguer comme il le souhaite sans penser de façon linéaire. Il peut intervenir dans la trame narrative, choisir le prochain chapitre de l’enquête qu’il regarde, interagir avec les personnages du documentaire. C’est cela qui lui donne la possibilité de multiplier les angles, les points de vue, et d’aller plus loin dans le sujet.

Le journaliste qui décide de se lancer dans ce projet doit alors posséder deux qualités : la première n’est pas nouvelle, il doit être pertinent, clair, précis dans ses propos. La deuxième n’est pas donnée à tout le monde, il doit avoir des qualités de structuration et de scénarisation de l'information. La raison d’être de  ces sites réside dans le fait que l’internaute peut choisir ce qu’il regarde en fonction de l’angle qu’il souhaite explorer. Or si le récit est mal conçu et mal équilibré le visiteur risque de prendre uniquement quelques morceaux et passer à côté de ce que le web documentaire souhaite transmettre.

Le webdoc s'inscrit ainsi dans la réflexion sur les manières de raconter l’information aujourd’hui. Pour Céline Walschaerts, coordinatrice du Fonds pour le Journalisme «si on arrive à encourager le plaisir de s’informer et rendre l’internaute acteur de sa consommation d’information, ça ne peut être que bénéfique ». Pour Philippe Laloux, responsable des médias numériques du Soir « le webdoc, c’est la preuve par A plus B qu’il est possible de faire du journalisme de qualité sur Internet, de favoriser la lecture lente et approfondie ». 

Le Bonheur Brut : pionnier en la matière en Belgique

Il a donc été le premier webdoc créé en Belgique. Il est désormais considéré comme la référence en la matière dans ce pays. Le Bonheur Brut a été créé en 2010 par Arnaud Grégoire et récompensé le 28 avril 2011 par le prix Dexia de la presse économique et financière, soit le prix de référence en journalisme en Belgique. Il est visible via le site du Soir : http://blog.lesoir.be/bonheurbrut/le-webdocumentaire/ Pour le définir sommairement, il présente des indicateurs alternatifs de croissance et de développement, sur fonds d’une problématique plus « humaine » : le développement économique d’un pays va-t-il de pair avec le bonheur de ses habitants ?


Le Bonheur Brut est conçu sur la structure traditionnelle du webdoc "exposition-développement-conclusion" :  Ainsi, après avoir démontré que les indicateurs traditionnels que sont le PIB et l'IDH ne prennent pas en compte un certain nombres de critères (environnementaux, sociaux, humains), le journaliste présente des indicateurs alternatifs mis au point : l'indice de santé sociale, l’indice de progrès véritable, le bonheur national brut mis en place au Bouthan ou encore des indicateurs de bien être en projet en Belgique. En parallèle, il emmène le visiteur à la rencontre de groupes comme les Objecteurs de croissance ou l'Iweps (Institut Wallon de l'évaluation, la prospective et la statistique) qui a mis en place un groupe chargé de veiller au bien être des habitants, ou encore le premier ministre Bhoutanais.

Les récits informatifs riches, fouillés et très pédagogiques font leur effet. L'auteur parvient à expliquer de façon simple et claire la complexité des outils de mesure de croissance et de développement, tout en amenant le lecteur à réfléchir sur le réel fondement de ces derniers. Au final, l'expérience interactive permet un parcours informatif individuel.

Le webdoc apporte donc un plus à l'écriture journalistique sur le web. Ses atouts ajoutés aux qualités de sélection, de tri et de structuration des journalistes font de lui un genre journalistique d'avenir.

vendredi 13 janvier 2012

LE JOURNALISME HONGROIS EN PERIL

Depuis le 1e janvier 2012, la Hongrie a une nouvelle constitution. Voulue par le premier ministre Viktor Orban, dont le parti nationaliste, le Fidesz est au pouvoir depuis avril 2010, elle modifie en profondeur la législation du pays et s’inscrit dans la continuité des réformes engagées depuis 18 mois. Parmi celles-ci figure la très contestée réforme des médias, qui pour beaucoup d’observateurs rend impossible l’exercice libre du métier de journaliste dans ce pays. A l'heure de la démocratisation de l'information grâce à Internet, le cas de la Hongrie dérange.

"La fin de la liberté de la presse", Une du quotidien Népszabadság le 3 janvier 2011


« La fin de la liberté de la presse», c’est avec cette Une que le premier quotidien hongrois Népszabadság titrait son édition du 3 janvier 2011. Un an après, le constat est édifiant : la dernière radio d’opposition a perdu sa fréquence, les actuelles manifestations contre la nouvelle constitution ne sont couvertes que par les médias privés et étrangers, un climat de censure et de peur de la sanction pèse sur les journalistes. La faute à une réforme engagée après seulement trois mois de gouvernance par le premier ministre Viktor Orban. Cette loi vise à renforcer le contrôle institutionnel des médias et comporte quatre points principaux :
  • Le regroupement dans une même entité de la télévision nationale publique MTV, de la radio nationale publique MR, de la télévision par satellite Duna TV et de l'agence de presse MTI.
  • La création d'une Autorité nationale des médias et des communications (NMHH), dirigée pour une durée de 9 ans par Annamaria Szalai, nommée par le premier ministre.  
  • L’obligation pour les médias, publics comme privés, de corriger des informations jugées «partiales, d'atteinte à l'intérêt public, l'ordre public et la morale » par la NMHH, sous peine de se voir infliger de très lourdes amendes financières.
  • L’obligation de dévoiler ses sources et de soumettre ses articles avant publication lorsque la NMHH l'exige.

Suite à la mise en application de cette loi, les critiques de la part de l’Union Européenne n’ont pas tardé à se faire entendre. Le 3 janvier 2011, François Baroin alors porte-parole du gouvernement français a déclaré que cette réforme constituait « une altération profonde de la liberté de la presse », ajoutant que « la France, à l'instar des autres pays de l'Union, souhaite une modification de ce texte ». Malgré les critiques, les principaux points de discordes de cette loi n’ont pas été modifiés par le gouvernement Hongrois, qui rappelons-le a pris la présidence tournante de l’Union Européenne entre janvier et juillet 2011.

Censure et désinformation des médias publics
Un montage qui reflète la censure exercée par les médias publics
Le 3 janvier 2012, le journaliste hongrois Attila Mong déclarait sur France Inter que "les médias publics (en Hongrie) sont de plus en plus un outil de propagande au service du pouvoir". Pour s’en convaincre, prenons un exemple actuel. L’image ci-dessus représente un montage qui tourne en boucle sur les réseaux sociaux hongrois.

Alors que les chaînes de télévision privées diffusaient en direct le 2 janvier dernier les images de dizaines de milliers de manifestants à Budapest, la télévision publique MTV interviewait son journaliste très en marge du rassemblement, laissant voir à ses téléspectateurs une avenue déserte. L'image montre le contraste entre deux pays : à gauche celui de Viktor Orban où règne l’ordre et la paix sociale tels que le rapporte les médias publics dont il a le contrôle, et à droite celui des opposants au régime et à la nouvelle constitution

Et c’est dans ce contexte agité que le 20 décembre dernier, la dernière radio d’opposition "Klubradio", a perdu sa fréquence suite à une décision de la NMHH. 

Les réseaux sociaux et la grève de la faim comme uniques moyens d’opposition
Après la promulgation de cette loi, les réseaux sociaux, et notamment Facebook se sont soulevés pour soutenir les médias hongrois. Le groupe « soyons un million pour la liberté de la presse hongroise »  créé en décembre 2010 regroupe aujourd’hui 94 000 personnes dont le but est de publier les écrits, évènements et faits censurés par les médias publics, en les partageant au sein du groupe.

94000 membres sur la page Facebook « Soyons un million pour la liberté de la presse hongroise »
Mais les moyens d’opposition sont bien maigres, face à une autorité qui surveille aussi Internet, et notamment les blogs, et menace les journalistes et les médias de sanctions financières en cas de diffusion d'une information jugée "partiale". D’autres personnes préfèrent alors en venir à des solutions plus radicales. Pour protester contre la manipulation d'informations qu’on leur demande d'exécuter, deux journalistes de la télévision publique avaient entamé une grève de la faim le 10 décembre dernier. Ils ont été licencié 15 jours plus tard.